En juillet 2025, des autrices chinoises de romans « danmei » ont été interrogées, certaines arrêtées, pour avoir publié en ligne des récits d’amour entre hommes jugés obscènes par les autorités. Au même moment, en France, les rayons romance des librairies voient fleurir des collections entières consacrées à la romance M/M, portées par des maisons comme Homoromance Éditions ou Reines de cœur, tandis que Harlequin et J’ai lu s’y mettent aussi. Ce contraste est le cœur du sujet : un genre né dans l’ombre, sur des forums et des sites de fans, souvent écrit par des femmes hétérosexuelles pour un public de femmes hétérosexuelles, est devenu en quelques décennies une industrie éditoriale mondiale — tout en restant, ailleurs, un motif de persécution.

Comprendre comment on est passé de récits amateurs griffonnés dans les marges de « Star Trek » à des collections professionnelles vendues en librairie exige de remonter à la source : les fandoms des années 1970, la culture du yaoi japonais, puis les plateformes numériques qui ont donné naissance à ce que l’on appelle aujourd’hui la romance M/M. Mais ce phénomène contemporain ne surgit pas de nulle part : il réactive, souvent sans le savoir, des questions que l’Antiquité grecque et romaine posait déjà sur l’amour entre hommes, sa représentation, et la frontière entre ce qui est dit et ce qui est montré.

Des marges du fandom à la case librairie : anatomie d’une révolution éditoriale

Kirk, Spock et la naissance d’un geste d’écriture clandestin

Tout commence à la fin des années 1960, dans les fanzines amateurs consacrés à la série « Star Trek ». Des fans, très majoritairement des femmes, s’emparent de la relation entre le capitaine Kirk et le commandant Spock pour lui donner une dimension romantique et sexuelle que la série ne montrait pas explicitement. Cette pratique prend le nom de « slash », littéralement la barre oblique utilisée pour écrire « Kirk/Spock », par opposition au « & » qui désignait une simple amitié. Le terme, et la pratique, ne sont pas anodins : ils désignent un désir de réécrire un texte dominant pour y loger une histoire d’amour entre hommes que les studios n’auraient jamais produite eux-mêmes.

Cette écriture reste longtemps confinée à des cercles très fermés, diffusée par courrier ou lors de conventions, à une époque où l’accès à ces récits supposait de connaître les bonnes personnes. L’historienne du fandom Henry Jenkins a montré que cette production naît en partie d’un rapport de force : les communautés de fans de science-fiction, largement masculines et structurées autour des auteurs officiels, laissaient peu de place aux fans femmes, qui ont alors créé leur propre espace narratif, affranchi des studios et des éditeurs. Le slash n’est donc pas seulement un genre érotique : c’est un acte d’appropriation, une manière de reprendre le contrôle sur des récits qui, autrement, ignoraient ou euphémisaient le désir homosexuel.

L’arrivée d’internet et la explosion communautaire

L’expression « M/M romance » elle-même apparaît sur les sites de fanfiction dès 2004, désignant spécifiquement les récits entre hommes, par opposition au sens plus large que pouvait avoir le slash. Ce n’est pas un hasard de calendrier : les forums, puis les plateformes dédiées comme FanFiction.net et plus tard Archive of Our Own (AO3), donnent à cette pratique une visibilité et une accessibilité inédites. N’importe qui peut désormais lire, commenter, et surtout écrire ses propres histoires, sans passer par le filtre d’un comité éditorial.

Dès 2008, des centaines de romans relevant de ce nouveau genre sont publiés de manière indépendante, signe que la demande dépasse largement le cercle des lecteurs de fanfiction gratuite. La sortie du film « Le Secret de Brokeback Mountain » en 2005 et le succès de la série « Queer as Folk » sont souvent cités comme des accélérateurs qui ont élargi le public prêt à consommer des histoires d’amour entre hommes, sans pour autant créer le désir lui-même, qui préexistait dans les communautés de fans depuis les années 1990. Un article de la presse LGBTQ+ américaine notait dès 2009 que la « fiction slash » existait depuis des décennies, mais qu’aucune maison d’édition généraliste ne l’avait encore intégrée à ses rayons, contrairement aux romances hétérosexuelles classiques.

Le tournant japonais : quand le yaoi montre la voie

Parallèlement, au Japon, un phénomène comparable mais culturellement distinct se développe dès le milieu des années 1970 : le « yaoi », ou « boys’ love » (BL), un genre de manga centré sur les romances masculines, créé principalement par et pour des femmes. Le groupe d’autrices connu sous le nom d’« Année 24 » profite de la libéralisation culturelle de l’époque pour explorer la sexualité et la politique à travers des récits d’amour entre hommes, en partie inspirés par le film « Mort à Venise » de Visconti. Le terme « yaoi » lui-même, désignant à l’origine les productions amateures, s’étend dans les années 1990 pour couvrir l’ensemble de la production, professionnelle comme fan.

Cette production nourrit une culture doujinshi (fanzines amateurs) extrêmement dynamique, dont la logique — des amatrices créant des variations sur des œuvres existantes, puis professionnalisant leur pratique — préfigure exactement ce qui se passera plus tard en Occident avec le slash puis la M/M romance. La diffusion du yaoi en Occident se fait d’ailleurs en s’articulant directement à la communauté slash préexistante, les deux pratiques finissant par se confondre dans l’esprit du public.

L’itinéraire chinois : du danmei sous-culture à la répression d’État

Une littérature née sur les forums, devenue industrie à 4 milliards de dollars

En Chine, un genre parallèle et tout aussi central émerge dans les années 1990 : le « danmei », littéralement « s’adonner à la beauté ». Comme le slash occidental et le yaoi japonais, le danmei naît d’une sous-culture internet, essentiellement écrite et lue par des femmes âgées de 20 à 50 ans, avant de devenir un phénomène éditorial majeur. Le secteur de la littérature en ligne chinoise, dans lequel le danmei occupe une place de choix, représente aujourd’hui environ 25 milliards de yuans, soit près de 4 milliards de dollars, pour environ 460 millions de lecteurs.

Cette ampleur commerciale a produit des franchises entières : romans devenus bestsellers, adaptations en bande dessinée, en dessin animé, en dramas télévisés et en fictions audio, certains titres traduits en anglais atteignant même la liste des meilleures ventes du New York Times. C’est très exactement la trajectoire qu’a suivie la M/M romance occidentale, mais à une échelle et avec une rapidité qui donnent la mesure de ce que peut devenir un genre né dans l’anonymat des forums lorsqu’il rencontre un public en attente.

Quand l’industrialisation se heurte à la censure d’État

Le paradoxe chinois est saisissant : plus le danmei devient populaire, plus il attire la répression. La loi chinoise interdit tout contenu pornographique, et les autorités classent les scènes jugées trop explicites comme « obscènes », un motif suffisant pour arrêter des autrices. L’homosexualité elle-même a été dépénalisée en Chine en 1997, mais depuis 2007, l’administration du cinéma et de la télévision soumet toute représentation de relations homosexuelles à la censure, y compris les adaptations édulcorées appelées « dangai ». En 2021, cette même administration a même ordonné de « cesser de mettre en avant des personnalités masculines au style efféminé », un signal politique explicite contre la représentation de masculinités non conformes.

Les autrices interpellées en 2025 le sont précisément pour avoir décrit « avec obscénité et en détail des actes homosexuels masculins », selon les motifs invoqués par la police dans certains dossiers documentés. Les adaptations télévisées contournent ces obstacles d’une manière révélatrice : les couples masculins sont transformés en couples hétérosexuels, ou leur relation est présentée comme une « amitié intense », où le seul contact physique toléré à l’écran se limite à se tenir la main. Des chercheuses spécialisées notent que ces récits offrent aux lectrices chinoises un espace pour imaginer des relations plus égalitaires que celles permises par les normes de genre conservatrices du pays, ce qui explique en partie pourquoi le pouvoir les perçoit comme une menace potentielle à l’ordre établi.

Ce cas chinois éclaire un point essentiel du phénomène mondial de la romance M/M : le succès commercial d’un genre ne le protège jamais mécaniquement de la répression politique. Le même contenu qui remplit les rayons des librairies françaises peut valoir la prison à ses autrices ailleurs, ce qui interroge la nature du désir qui traverse ce genre — un désir de représentation d’amours masculines libres, précisément là où cette liberté est la plus contrainte.

Ce que l’Antiquité grecque et romaine nous apprend sur ce désir de représentation

La pédérastie athénienne : une institution, pas une identité

Il serait anachronique de faire de la Grèce antique un âge d’or de « l’homosexualité » comprise au sens moderne : cette catégorie identitaire n’existe simplement pas dans la pensée grecque classique. Ce qui existe, en revanche, dans les cités aristocratiques, et particulièrement à Athènes et à Sparte, c’est une institution sociale et éducative nommée pédérastie, structurée autour d’une relation entre un homme adulte, l’« erastès », et un adolescent plus jeune, l’« eromenos », généralement âgé d’au moins douze ans. Cette relation n’était pas de l’ordre du couple au sens contemporain : elle s’inscrivait dans un cadre éducatif et social codifié, où l’aîné transmettait des valeurs civiques et guerrières au plus jeune, la dimension érotique n’étant qu’une composante parmi d’autres de ce lien pédagogique.

Cette pratique connaît une évolution nette entre l’époque archaïque et l’époque classique. Elle apparaît soudainement à la fin de la période archaïque, se développe comme un aspect de la culture homosociale grecque — marquée aussi par la nudité athlétique et artistique, le mariage tardif des aristocrates, les banquets appelés symposia, et la réclusion sociale des femmes. À Athènes, elle reste caractéristique de l’aristocratie, tandis que la démocratie naissante regarde cette pratique avec une méfiance croissante, l’associant à un mode de vie aristocratique jugé dépassé. Les historiens insistent : il n’existait pas de loi interdisant purement et simplement les relations entre hommes libres, mais des textes encadraient indirectement la pédérastie, notamment pour protéger le statut du jeune homme libre, qui ne devait pas adopter un rôle jugé indigne d’un citoyen.

Rome : du silence républicain à la mise en scène impériale

Rome adopte un rapport différent, moins institutionnalisé mais tout aussi codifié socialement. La distinction centrale n’y est pas entre hétérosexualité et homosexualité, mais entre le rôle actif et le rôle passif dans l’acte sexuel : un citoyen romain libre pouvait avoir des relations sexuelles avec des esclaves ou des hommes de statut inférieur sans que cela n’entache sa virilité, à condition de conserver le rôle actif. Être pénétré, en revanche, était associé à une perte de statut virile incompatible avec la citoyenneté. Cette grille de lecture, fondée sur la hiérarchie sociale et le genre performé plutôt que sur le sexe des partenaires, diffère profondément de la catégorie moderne d’« homosexualité », qui repose sur l’identité et l’orientation plutôt que sur la position sociale.

Sous l’Empire, certains empereurs, comme Hadrien avec son favori Antinoüs, donnent à ces relations une visibilité publique et monumentale — statues, cultes, villes fondées en mémoire du jeune homme — qui n’a pas d’équivalent dans la Rome républicaine, plus austère dans sa représentation officielle des mœurs. Ce basculement montre que la frontière entre le dicible et le représentable n’a jamais été fixe dans l’Antiquité : elle varie selon les régimes politiques, les classes sociales, et les supports (poésie privée, sculpture publique, théâtre). C’est précisément cette même tension entre représentation privée et représentation publique qui structure aujourd’hui le débat autour de la romance M/M, du danmei chinois à la fanfiction occidentale : ce qui circule sans encombre dans des cercles restreints devient objet de controverse dès qu’il prétend à une visibilité publique et commerciale.

Une continuité de fond, pas de forme

Le lien entre l’Antiquité et la romance M/M contemporaine n’est donc pas une continuité de contenu — il serait absurde de comparer littéralement la pédérastie athénienne aux tropes du « slow burn » contemporain — mais une continuité de tension structurelle. Dans les deux cas, une société doit décider ce qu’elle autorise à montrer de l’amour entre hommes, et cette décision dépend moins de la morale sexuelle en elle-même que du statut social des personnes concernées et du support de la représentation. La littérature antique, de Platon aux poètes latins comme Catulle ou Tibulle, évoquait ouvertement le désir masculin pour d’autres hommes dans certains contextes tout en le taisant dans d’autres — exactement comme le danmei chinois existe librement dans l’écrit tout en étant systématiquement euphémisé à l’écran.

Un genre écrit par et pour qui : la question qui dérange

Le paradoxe d’un genre gay écrit par des femmes hétérosexuelles

Une étude de référence publiée en 2011 par une revue professionnelle de bibliothéconomie américaine notait déjà que la M/M romance était « majoritairement écrite et lue par des femmes hétérosexuelles ». Ce constat reste largement valable aujourd’hui pour une grande partie du lectorat occidental, et il constitue l’un des points de friction les plus vifs autour du genre. Des voix issues de la communauté gay ont pu s’interroger sur la légitimité de récits qui empruntent leur vécu affectif et sexuel sans toujours en restituer la complexité sociale, notamment la stigmatisation, l’homophobie vécue, ou les enjeux de santé spécifiques à certaines communautés d’hommes.

Ce débat n’a rien d’anecdotique : il touche à la question de qui a le droit de raconter quelle histoire, et à quelles conditions cette appropriation devient un hommage plutôt qu’une confiscation. Les tendances observées sur les plateformes de recommandation communautaire en 2025-2026 montrent d’ailleurs une évolution notable : le lectorat exige désormais une représentation plus large et plus authentique de la communauté LGBTQ+, au-delà du simple « gay romance » standardisé, avec une attention croissante portée à la diversité des identités, des corps et des parcours représentés. Cette pression du public a poussé certaines maisons d’édition à recruter davantage d’autrices et d’auteurs ouvertement queers, et à publier des témoignages ou des essais en complément des fictions, pour équilibrer le rapport entre fantasme romantique et réalité vécue.

La professionnalisation française : de la niche à la collection Harlequin

Le paysage éditorial français illustre bien cette bascule de la niche vers l’industrie. Des maisons spécialisées comme Homoromance Éditions, JunoPublishing, Spark Publishing, Eden Editions, Bookmark ou Reines de cœur se sont créées spécifiquement pour répondre à cette demande, et des acteurs historiques de la romance grand public, J’ai lu et Harlequin en tête, ont désormais intégré la romance M/M et F/F à leur catalogue. Ce mouvement traduit une reconnaissance commerciale qui aurait été impensable il y a quinze ans, quand ces récits circulaient uniquement sous forme de fanfictions gratuites sur des forums.

Les chiffres de croissance confirment cette bascule : la romance M/M connaît une progression spectaculaire aux États-Unis, de l’ordre de 740 % en cinq ans pour l’ensemble des romances LGBTQ+. En France, le genre profite aussi de l’essor plus général de la « new romance », qui représentait en 2024 environ 30 des 100 romans les plus vendus dans le pays. Les tropes narratifs qui dominent en 2025-2026, comme le « slow burn » — la tension amoureuse qui se déploie lentement — et le « pining », cette langueur du désir non exprimé, montrent une sophistication narrative croissante, loin de l’image parfois réductrice d’une littérature purement érotique.

Le relais francophone du yaoi et du BL

En parallèle de la romance M/M textuelle, le manga boys’ love continue d’alimenter un lectorat francophone nombreux, via des plateformes de scantrad communautaires qui traduisent bénévolement des œuvres japonaises et coréennes non encore disponibles légalement en France. Cet écosystème repose sur des serveurs de discussion, des groupes de traduction volontaires et des plateformes éphémères, souvent confrontées à des blocages juridiques et à la surveillance des autorités de régulation audiovisuelle, ce qui recrée, à échelle réduite, la même tension entre désir de lecture et cadre légal que l’on observe en Chine avec le danmei. Les séries télévisées thaïlandaises de boys’ love, portées par des acteurs devenus stars régionales, ont par ailleurs conquis un public international ces dernières années, prouvant que le phénomène ne se limite ni au texte écrit ni à une seule aire culturelle.

Pistes de lecture pour comprendre ce phénomène en profondeur

Distinguer le fantasme romantique de la réalité historique

Pour le lecteur curieux de creuser le sujet, la première piste consiste à ne jamais confondre le ressort romantique contemporain — fondé sur l’idée de couple, d’amour réciproque et d’égalité entre partenaires — avec les structures sociales antiques, fondées sur la hiérarchie d’âge, de statut ou de rôle sexuel. Lire les dialogues de Platon sur l’amour, en particulier le « Banquet », permet de saisir combien la pensée grecque articulait l’amour entre hommes à des questions philosophiques et pédagogiques totalement étrangères aux ressorts du roman de genre actuel.

Explorer la diversité des origines du genre M/M

La seconde piste consiste à comparer les trois foyers d’origine du genre — le slash occidental né de « Star Trek », le yaoi japonais né des mangas shôjo, et le danmei chinois né de la littérature en ligne — pour comprendre que chacun répond à un contexte culturel et politique spécifique, tout en aboutissant à des formes narratives étonnamment proches. Cette comparaison éclaire aussi pourquoi la répression ne frappe pas partout avec la même intensité : la France a professionnalisé le genre, tandis que la Chine l’a maintenu dans une zone grise permanente entre tolérance de fait et répression épisodique.

Lire les autrices qui questionnent leur propre légitimité

Enfin, il est utile de chercher des textes, essais ou interviews où les autrices de romance M/M interrogent elles-mêmes leur position d’écriture, leur rapport au public gay réel, et les limites de la représentation qu’elles produisent. Ce travail réflexif, de plus en plus présent dans les cercles éditoriaux spécialisés en 2025-2026, constitue sans doute l’indicateur le plus fiable de la maturité atteinte par ce genre littéraire, désormais capable de se regarder lui-même avec un minimum de distance critique.

Un genre à lire avec ses zones d’ombre

La romance M/M n’est ni une simple mode commerciale ni un pur progrès social : c’est un objet culturel ambivalent, né du désir de femmes de s’approprier des récits d’amour masculin absents des productions officielles, devenu une industrie prospère en Occident tout en restant un motif d’arrestation en Chine. Comprendre son histoire, depuis les fanzines de Star Trek jusqu’aux collections Harlequin, en passant par le yaoi japonais et le danmei chinois, permet de mesurer à quel point la représentation de l’amour entre hommes reste un terrain politique, bien au-delà du simple plaisir de lecture.

Si ce sujet vous intéresse, la meilleure façon d’avancer est de lire par vous-même, en confrontant un roman M/M contemporain à un texte antique sur l’amour masculin, pour percevoir à la fois ce qui les sépare radicalement et ce qui, plus discrètement, les relie : cette question, toujours actuelle, de savoir qui a le droit de raconter, de montrer, et d’aimer publiquement.