Un chiffre suffit à mesurer le basculement : les douze séries coréennes classées « Boy’s Love » publiées en France cumulent déjà 180 000 exemplaires vendus, tandis que le manga « Sasaki et Miyano » dépasse à lui seul les 30 000 ventes chez un seul éditeur. Ces récits d’amour entre hommes, écrits très majoritairement par des femmes hétérosexuelles pour un lectorat lui aussi largement féminin, ne relèvent plus d’une niche communautaire : ils occupent désormais les rayons des librairies généralistes, des enseignes comme la Fnac référençant plus de 1 250 titres Boy’s Love, et des maisons françaises entières se sont bâties sur ce seul segment, comme MxM Bookmark, pionnière depuis 2013, ou Juno Publishing avec son catalogue de plus de 190 titres. Ce paradoxe éditorial — une représentation gay façonnée en majorité par des autrices hétérosexuelles — mérite qu’on le prenne au sérieux plutôt que de le balayer d’un revers de main ironique, car il rejoue, sous une forme radicalement nouvelle, une question vieille de plus de deux mille cinq cents ans : qui a le droit de raconter l’amour entre hommes, et à quelles conditions cette représentation devient-elle un instrument de reconnaissance sociale plutôt qu’un simple objet de consommation ?

De l’éromène grec au yaoi japonais : une généalogie de l’amour masculin raconté par d’autres

Ce que la Grèce classique institutionnalisait n’était pas une identité mais une pratique sociale

Il faut ici marquer un arrêt méthodologique impératif : parler d’« homosexuels » dans la Grèce antique constitue un anachronisme conceptuel, car cette catégorie identitaire moderne n’existait tout simplement pas dans l’esprit des Grecs classiques. Ce que l’on désigne aujourd’hui par le terme de pédérastie grecque était un cadre pédagogique et social codifié, unissant un homme adulte, l’éraste, et un jeune homme, l’éromène, dans une relation qui combinait formation civique, initiation guerrière et désir érotique, sans jamais définir les deux partenaires par leur orientation sexuelle telle que nous la concevons. Un citoyen athénien pouvait être l’éraste d’un adolescent, se marier ensuite avec une femme et engendrer des enfants, sans que cette trajectoire pose la moindre contradiction dans le système de valeurs de son temps.

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer le cas le plus commenté de toute la littérature antique : la relation entre Achille et Patrocle dans l’« Iliade ». Une étude récente issue d’une thèse universitaire soutenue en 2020 et publiée en 2025 est venue retracer, pour la première fois de façon diachronique, la réception de ce couple à travers les siècles, révélant à quel point sa nature a constamment été retravaillée par chaque époque selon ses propres grilles de lecture. Homère lui-même ne présente jamais explicitement les deux héros comme des amants : ils partagent la même tente, expriment un chagrin d’une intensité extraordinaire à la mort de l’un d’eux, mais le texte reste délibérément silencieux sur la nature exacte de leur lien, ce qui a nourri des siècles de débats savants. Ce sont les auteurs classiques postérieurs — Eschyle dans sa tragédie perdue « Les Myrmidons », Eschine dans son réquisitoire « Contre Timarque », et surtout Platon dans « Le Banquet », où le personnage de Phèdre affirme sans détour que Patrocle et Achille étaient amants et qualifie leur relation de forme la plus pure de l’amour — qui ont transformé le silence homérique en interprétation explicitement érotique, aux quatrième et cinquième siècles avant notre ère. L’autorité prêtée à Homère a ainsi permis, de manière indirecte, de légitimer l’acceptabilité sociale des relations entre hommes en faisant d’Achille et Patrocle ce que l’étude qualifie de premier couple homosexuel de l’histoire littéraire européenne, alors même que le texte fondateur n’assume jamais cette lecture. On voit donc apparaître, dès l’Antiquité, un mécanisme qui préfigure étrangement celui de la romance M/M contemporaine : un texte ambigu ou silencieux est réinvesti, siècle après siècle, par des lecteurs et des auteurs qui y projettent leurs propres besoins de représentation.

Rome, un rapport au pouvoir plus qu’à l’orientation

Le monde romain complique encore le tableau, car il ne reconduit pas simplement le modèle grec mais lui substitue une logique fondée sur le statut social plutôt que sur l’âge ou la pédagogie civique. Sous la République, la loi Scantinia sanctionnait certains actes homosexuels commis avec un citoyen libre, tandis que les relations avec des esclaves ou des affranchis demeuraient largement tolérées, preuve que le critère déterminant n’était pas la nature du désir mais la position sociale des partenaires. Sous l’Empire, cette tolérance différenciée atteint son expression la plus spectaculaire avec la relation entre l’empereur Hadrien et le jeune Bithynien Antinoüs, que le souverain fit diviniser après sa mort mystérieuse dans les eaux du Nil en 130 de notre ère, faisant ériger des temples et des statues en son honneur dans tout l’Empire. Cette histoire, abondamment reprise par la littérature moderne, notamment par Marguerite Yourcenar dans les « Mémoires d’Hadrien », illustre combien l’amour entre hommes pouvait, à certaines conditions de rang et de pouvoir, s’afficher publiquement dans la Rome impériale, sans pour autant définir Hadrien comme appartenant à une catégorie sexuelle exclusive puisqu’il fut également marié à Sabine.

La romance M/M aujourd’hui : une industrie éditoriale portée par des femmes

Un marché en expansion structurelle, pas un phénomène de mode

Le paysage éditorial français de 2026 confirme que la romance entre hommes a quitté le statut de curiosité pour devenir un segment de marché structuré et pérenne. Les nouveautés M/M se comptent désormais par dizaines chaque mois : le seul mois d’août 2026 a vu paraître 43 livres du genre, dont vingt signés par des auteurs francophones et vingt-trois traductions, un volume qui témoigne d’une production désormais industrielle et continue. Cette vitalité s’accompagne d’une diversification éditoriale notable, puisque des maisons spécialisées comme Homoromance Éditions, Spark Publishing, Eden Editions ou Steditions ont rejoint les pionniers du genre, tandis que des acteurs historiques de la romance grand public comme J’ai lu ou Harlequin intègrent désormais des collections M/M et F/F dans leur offre généraliste. Ce mouvement de normalisation éditoriale se double d’une reconnaissance critique croissante : des autrices comme Adriana Herrera, Josh Lanyon ou K.J. Charles apparaissent régulièrement dans les classements des meilleures romances, brouillant la frontière entre littérature de genre et littérature légitimée par la critique.

Le versant graphique de cette expansion, le Boy’s Love japonais et coréen, connaît une dynamique tout aussi frappante. Le manga « Given » de Natsuki Kizu, publié en France depuis 2016, a donné lieu à une série animée diffusée en 2019 sur le bloc de programmation noitaminA de la chaîne japonaise Fuji TV — la toute première série Boy’s Love à intégrer une case de diffusion grand public au Japon —, preuve que la porosité entre fiction de niche et culture populaire dominante s’opère aussi côté producteur, et pas seulement côté lectorat. Le manga « Ten Count » de Rihito Takarai s’est quant à lui écoulé à plus de deux millions d’exemplaires au Japon, se classant numéro un des recommandations des libraires japonais en 2015 et 2016, un score qui relativise l’idée reçue d’un genre confidentiel.

Pourquoi ce sont majoritairement des femmes qui écrivent ces histoires

Cette question mérite d’être posée sans détour plutôt qu’esquivée par pudeur. Les lectrices hétérosexuelles constituent une large part du lectorat M/M, et cherchent dans ces récits une évasion narrative construite sur des rapports de pouvoir perçus comme plus égalitaires qu’en romance hétérosexuelle classique, deux personnages masculins n’étant pas soumis aux mêmes attentes de genre normatives que dans un couple homme-femme. L’absence d’un des deux partenaires assignés au rôle traditionnellement dévolu à la femme dans la romance hétérosexuelle — celui d’objet de convoitise passif — permet, selon plusieurs analyses du genre, une réinvention des dynamiques affectives et sexuelles sans reconduire mécaniquement les scripts patriarcaux hérités. Le phénomène n’est pas propre à la France : la plateforme BookTok, moteur de prescription majeur de la romance contemporaine, propulse à intervalles réguliers des titres de la « gay romance » vers des sommets de vente inattendus pour un genre longtemps considéré comme marginal.

Le Boy’s Love japonais obéit à une généalogie distincte mais convergente. Né dans les pages de magazines féminins au Japon dans les années 1970 et 1980, ce genre a toujours été pensé, écrit et consommé dans un circuit très largement féminin, les autrices y trouvant un espace narratif libéré des contraintes imposées aux personnages féminins dans la fiction romantique classique japonaise. Le succès actuel des adaptations coréennes, les « KBL », dont « BJ Alex » publié en France en 2025, confirme que cette matrice narrative continue de se renouveler et de conquérir nos librairies, avec des récits plus explicites et des protagonistes davantage ancrés dans une contemporanéité assumée, streaming et réseaux sociaux compris.

Représentation, appropriation, normalisation : le débat de fond

L’argument de la normalisation par la fiction populaire

L’hypothèse centrale que défendent les observateurs du genre mérite d’être formulée clairement : la fiction populaire, précisément parce qu’elle échappe au ghetto de la littérature militante ou universitaire, atteint un public qui ne se serait jamais spontanément tourné vers un roman ou un essai frontalement centré sur les questions LGBTQ+. Une lectrice qui découvre une romance M/M parce qu’elle apprécie les codes du genre — tension romantique, arc narratif de la rencontre à la résolution, happy end garanti — s’expose, souvent sans le chercher activement, à une humanisation de personnages gays placés au centre de l’intrigue et non plus relégués au second rôle comique ou tragique qui leur était longtemps réservé dans la fiction mainstream. Le succès massif du film « Red, White and Royal Blue », adapté en 2023 par Amazon Prime et devenu l’une des comédies romantiques les plus visionnées de la plateforme dès son week-end de sortie, illustre ce mécanisme à l’échelle industrielle : un public généraliste, attiré par les codes très classiques de la comédie romantique, se retrouve à suivre l’histoire d’amour entre le fils de la présidente des États-Unis et un prince britannique sans que cela suppose une démarche militante préalable.

Cette normalisation par la fiction de genre n’est pas propre à notre époque, et c’est précisément ce que révèle la comparaison avec l’Antiquité. Lorsque Platon fait dire à Phèdre, dans « Le Banquet », que l’amour entre Achille et Patrocle constitue la forme la plus pure et la plus admirable de l’amour humain, il inscrit cette relation dans un cadre philosophique qui légitime, pour son lectorat cultivé, l’idée que l’amour entre hommes peut atteindre une dignité morale supérieure à d’autres formes d’attachement. Le mécanisme littéraire est distinct de celui de la romance M/M contemporaine, puisqu’il s’adresse à une élite masculine et non à un lectorat féminin populaire, mais la fonction sociale — utiliser un récit largement diffusé et prestigieux pour rendre pensable et admirable une forme d’amour minoritaire — présente une parenté frappante avec ce que réalise aujourd’hui, à une tout autre échelle démographique, la romance M/M de grande diffusion.

Les limites et les critiques d’une représentation « par procuration »

Il serait malhonnête de s’arrêter à cet effet de normalisation sans examiner les critiques sérieuses qui lui sont adressées, notamment depuis l’intérieur même des communautés gays. Le reproche le plus constant porte sur l’authenticité de l’expérience représentée : des récits écrits par des autrices sans expérience vécue de l’homophobie, de la difficulté du coming-out ou des discriminations structurelles peuvent tendre vers une esthétisation désincarnée du désir masculin, où les personnages gays deviennent des supports de fantasme davantage que des sujets pleinement autonomes. Le Boy’s Love japonais a longtemps été critiqué pour la récurrence de schémas de domination ambigus entre les deux protagonistes, hérités des codes du shôjo manga hétérosexuel plutôt que d’une réflexion propre sur les dynamiques affectives entre hommes, une critique qui a nourri l’émergence d’un sous-genre concurrent, le « bara », écrit cette fois par et pour des hommes gays, avec une esthétique corporelle et narrative assumément différente.

Cette tension entre représentation par des allié·e·s et autoreprésentation par les personnes concernées traverse également l’histoire de la réception d’Achille et Patrocle. L’étude évoquée plus haut souligne que si l’autorité homérique a permis de rendre acceptable, de manière rétrospective, l’idée d’un amour homosexuel entre deux héros fondateurs de la culture occidentale, cette même autorité a aussi nourri, en sens inverse, des réappropriations qui contestent frontalement l’interprétation homoérotique, certains commentateurs antiques et modernes insistant sur une lecture strictement amicale pour désamorcer toute charge subversive du texte. Le débat n’est donc jamais clos ni univoque : chaque génération réinvestit le même matériau littéraire selon ses propres enjeux, qu’il s’agisse de légitimer ou au contraire de neutraliser la dimension homoérotique du récit.

Explorer le sujet : œuvres, auteurs et pistes de lecture

Trois textes antiques à lire en gardant la focale historique

Pour qui souhaite aborder la question par les textes fondateurs plutôt que par leurs réécritures modernes, trois lectures s’imposent avec une exigence de rigueur méthodologique. L’« Iliade » elle-même reste le point de départ incontournable, à condition de la lire sans y projeter a priori une grille de lecture moderne, en restant attentif à ce que le texte homérique dit et surtout à ce qu’il tait délibérément sur la nature du lien entre Achille et Patrocle. « Le Banquet » de Platon offre ensuite le contrepoint philosophique indispensable, puisque ce dialogue construit une véritable théorie de l’amour entre hommes comme voie d’accès à la beauté et à la vérité, dans un cadre pédérastique typiquement athénien qu’il convient de ne pas confondre avec une conjugalité au sens contemporain. Le discours « Contre Timarque » d’Eschine, enfin, apporte un éclairage juridique précieux en révélant que la cité athénienne encadrait strictement l’exercice de la citoyenneté politique pour les hommes ayant vendu leurs charmes, preuve que la tolérance sociale envers les pratiques homosexuelles coexistait avec des mécanismes de contrôle très concrets sur certaines de leurs manifestations.

Quatre œuvres contemporaines pour comprendre la romance M/M actuelle

Du côté de la fiction contemporaine, « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller demeure la porte d’entrée la plus accessible pour observer comment une autrice du vingt-et-unième siècle retravaille le matériau homérique en assumant pleinement, cette fois, la dimension amoureuse et charnelle entre les deux héros, l’écrivaine expliquant elle-même s’être appuyée sur le débat mené dans « Le Banquet » et sur les fragments conservés de la pièce perdue d’Eschyle pour justifier son interprétation. Le manga « Given » de Natsuki Kizu illustre pour sa part la maturité narrative atteinte par le Boy’s Love contemporain, avec une intrigue centrée sur la musique et le deuil qui dépasse largement les clichés du genre à ses débuts, tandis que « Sasaki et Miyano », best-seller français du secteur, propose une romance scolaire d’une grande douceur qui a conquis un public dépassant largement les habitué·e·s du manga. Enfin, pour observer la porosité croissante entre romance M/M et culture mainstream anglo-saxonne, le roman « Red, White and Royal Blue » de Casey McQuiston reste la référence la plus commercialement visible, son adaptation cinématographique ayant introduit ce type de récit auprès d’un public de comédie romantique classique sans filtre communautaire préalable.

Une piste de réflexion pour aller plus loin

Le lecteur curieux gagnera à comparer systématiquement deux niveaux de lecture face à chaque œuvre, ancienne ou contemporaine : d’une part ce que le texte affirme explicitement sur la nature du lien entre ses personnages masculins, d’autre part ce que son contexte de production — le genre du public visé, les attentes commerciales, les normes sociales de l’époque — l’autorise ou l’empêche de dire frontalement. Cette grille de lecture, appliquée aussi bien à l’« Iliade » qu’à un roman M/M paru le mois dernier, révèle une continuité insoupçonnée : la représentation de l’amour entre hommes a toujours dépendu, à travers les siècles, de la question de savoir qui raconte l’histoire, pour quel public, et selon quelles marges de liberté narrative concédées par son époque.

Ce que la fiction populaire nous doit encore

La romance M/M écrite par des femmes hétérosexuelles n’est ni une usurpation à dénoncer ni une victoire acquise à célébrer sans nuance : c’est un espace de négociation culturelle en mouvement, comme le furent en leur temps les tragédies d’Eschyle ou les dialogues de Platon réinterprétant le silence homérique. Ce qui compte désormais, c’est d’exiger de cette production éditoriale florissante qu’elle continue de s’enrichir de voix gays elles-mêmes, de sortir des schémas de domination hérités du shôjo comme de la romance hétérosexuelle classique, et de traiter ses personnages comme des sujets à part entière plutôt que comme des supports de projection. Lire une romance M/M avec cette exigence critique, soutenir les autrices et auteurs qui renouvellent réellement le genre, et replacer chaque récit dans son contexte de production : voilà comment transformer un phénomène de librairie en véritable outil d’émancipation collective.