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Éraste et éromène : ce que Bernard Sergent nous apprend sur la vraie nature de la pédérastie grecque
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Des millions de lecteurs ont pleuré sur la mort de Patrocle, ému par une histoire d’amour entre deux hommes qu’ils lisent comme un « couple » au sens contemporain du terme. Le succès mondial du « Chant d’Achille » de Madeline Miller, régulièrement cité parmi les meilleurs romans sur l’homosexualité et toujours plébiscité sur les plateformes de lecteurs plus de dix ans après sa parution, a remis sur le devant de la scène un pan entier de l’Antiquité grecque : les amours masculines entre hommes adultes et adolescents. Mais ce que la romance contemporaine transforme en histoire de cœur égalitaire, les historiens de la Grèce antique décrivent tout autrement : une institution sociale, encadrée, hiérarchisée, dont la fonction première n’était pas sentimentale mais civique. C’est précisément ce qu’a démontré, avec une érudition comparatiste rare, l’historien et mythologue Bernard Sergent dans ses travaux sur l’homosexualité initiatique. Comprendre son apport permet de sortir d’une double impasse : celle qui verrait dans la pédérastie grecque un simple précédent antique de l’amour gay moderne, et celle qui la réduirait à une pédocriminalité anachronique jugée avec les yeux du XXIe siècle.
Bernard Sergent n’est pas un spécialiste isolé de la sexualité grecque : c’est un helléniste et indo-européaniste formé à l’école de Georges Dumézil, qui préface d’ailleurs son ouvrage fondateur, « L’Homosexualité dans la mythologie grecque », publié en 1984. Sa démarche part d’un constat troublant : les mythes grecs qui mettent en scène des amours entre un dieu ou un héros adulte et un jeune homme — Zeus et Ganymède, Apollon et Hyacinthe, Poséidon et Pélops, Héraclès et Hylas — présentent tous la même structure narrative. Un adulte enlève ou séduit un adolescent, l’emmène hors de la cité, et cette parenthèse se conclut par l’accession du jeune homme à un statut nouveau, souvent celui de guerrier ou de citoyen accompli.
Sergent élargit alors son enquête à d’autres peuples indo-européens, notamment germaniques, et retrouve des structures rituelles comparables : un homme plus âgé enlève symboliquement un adolescent, l’entraîne dans un lieu sauvage, à l’écart du monde social, pour une période de formation qui se clôt par une épreuve — chasse, combat, mise à mort d’un animal sauvage — consacrant son entrée dans l’âge adulte. Cette convergence entre plusieurs cultures indo-européennes distinctes le conduit à formuler une hypothèse forte : la pédérastie grecque classique ne serait pas née d’un simple goût esthétique pour la beauté juvénile, mais constituerait le prolongement historique de rites d’initiation beaucoup plus anciens, remontant à un fonds culturel commun antérieur à la formation même de la civilisation grecque.
Le cas le mieux documenté, et celui sur lequel Sergent construit une partie de son argumentation, est celui de la Crète archaïque, décrit notamment par l’historien antique Éphore de Cymé et repris par les commentateurs modernes. Le rituel suivait un protocole précis : l’éraste, l’homme adulte, informait la famille de l’éromène de son intention de l’enlever ; si la famille jugeait le prétendant digne, elle organisait une résistance simulée, purement formelle, avant de laisser l’enlèvement s’accomplir. Le couple partait alors dans la montagne pour une durée d’environ deux mois, coupé du monde civilisé, pendant laquelle l’éraste enseignait à son protégé la chasse et les techniques de survie en milieu sauvage.
Au retour, trois présents rituels marquaient l’accession du jeune homme à un nouveau statut social : une coupe qui lui donnait le droit de participer aux banquets des adultes, un équipement militaire faisant de lui un soldat, et un bœuf lui conférant le droit de procéder à des sacrifices religieux. Ce triptyque n’a rien d’anecdotique : il matérialise l’intégration complète du jeune homme dans les trois piliers de la vie civique grecque — la sociabilité du banquet, la fonction guerrière et la participation au culte. La relation sexuelle, loin d’être secondaire, faisait pleinement partie du rituel : le mode était anal ou intercrural, et selon les témoignages rassemblés par Sergent, l’amour, au sens affectif, accompagnait presque toujours cette dimension charnelle.
Le glissement le plus fascinant que retrace Sergent est celui qui mène de ces rites d’initiation tribaux, propres à des sociétés pré-étatiques organisées en classes d’âge, vers ce qu’il appelle une « homosexualité sociale », intégrée au fonctionnement de la cité classique. À Athènes et dans les autres cités grecques des VIe et Ve siècles avant notre ère, la relation éraste-éromène perd sa dimension d’enlèvement rituel et de retraite sauvage pour devenir un élément de la paideia, l’éducation globale du jeune citoyen.
Le vocabulaire lui-même trahit cette fonction. L’éraste — de erastês, « celui qui aime » — est l’homme adulte, généralement âgé de vingt à trente ans, homme fait et le plus souvent barbu, qui exerce le rôle actif dans la relation. L’éromène — erômenos, « celui qui est aimé » — est le jeune homme, généralement âgé de douze à dix-huit ans, dont le rôle est traditionnellement décrit comme plus passif. La relation s’achevait avec l’apparition de la barbe chez l’éromène, marqueur physiologique de son passage définitif à l’âge adulte : à ce moment, le jeune homme devenait à son tour susceptible de devenir éraste pour un autre adolescent, perpétuant ainsi le cycle.
Sergent insiste sur un point que la vulgarisation contemporaine tend à effacer : l’éraste était responsable de la conduite de son éromène devant la cité entière. Il devait, selon l’expression reprise par plusieurs commentateurs, « féconder son esprit », lui transmettre non seulement des compétences guerrières mais un ensemble de valeurs civiques, de codes sociaux et de savoirs partagés indispensables à quiconque prétendait devenir un citoyen à part entière. La relation érotique n’était donc jamais un phénomène purement privé : elle engageait la réputation des deux partenaires et, par extension, la crédibilité de l’institution elle-même aux yeux de la communauté.
La première leçon qu’impose la rigueur historique est presque un contre-pied brutal pour quiconque aborde ce sujet à travers le prisme de la fiction romantique actuelle : il n’existait, dans le grec ancien, aucun mot équivalent à « homosexuel » ni à « couple » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Michel Foucault, dans son « Histoire de la sexualité », a été l’un des premiers à établir que la notion d’identité sexuelle stable — l’idée qu’un individu serait « homosexuel » de manière permanente et définitoire — est une construction bien plus tardive, largement postérieure à l’Antiquité. Ce que les Grecs classaient n’était pas des identités mais des pratiques, situées dans un rapport hiérarchique précis entre un actif et un passif, un âge et un autre, un statut social et un autre.
Cette distinction n’est pas un détail pédant : elle change radicalement la lecture qu’on peut faire de la relation. L’éraste était très généralement un homme marié, ou destiné à se marier, qui entretenait par ailleurs une vie sexuelle et affective avec des femmes. La bisexualité, au sens de pratiques alternées sans exclusivité ni identité fixe, était la norme sociale attendue d’un citoyen grec adulte, et non une exception. Réduire la relation éraste-éromène à un « amour gay avant l’heure », comme le fait souvent la réception populaire contemporaine, revient à effacer cette réalité structurelle pour la remplacer par une catégorie anachronique confortable, mais fausse.
Aucune approche sérieuse de ce sujet ne peut faire l’impasse sur ce que les catégories modernes qualifieraient sans ambiguïté de relation entre un adulte et un mineur. Les sources antiques elles-mêmes ne présentent pas un tableau univoque : la pédérastie est tantôt décrite comme une institution noble de formation des élites, tantôt condamnée comme une pratique honteuse, tantôt idéalisée comme une relation chaste et spirituelle, tantôt dénoncée comme fondée avant tout sur le plaisir sexuel de l’adulte. Cette diversité même des jugements portés par les Grecs sur leur propre pratique invite à la prudence : il n’existait pas un consensus antique unanime validant sans réserve ce type de relation.
Le cadre initiatique décrit par Sergent, précisément parce qu’il inscrit la relation dans un rituel collectif encadré par la famille, les rites religieux et la communauté tout entière, la distingue nettement d’une prédation individuelle arbitraire : l’enlèvement crétois, même simulé, impliquait l’accord préalable de la famille, un cadre temporel défini, et un objectif social reconnu par tous. Cela ne rend pas la pratique transposable ni acceptable au regard des normes contemporaines de protection de l’enfance et de consentement, qui reposent sur une conception de l’autonomie individuelle et de la vulnérabilité des mineurs radicalement étrangère à la pensée grecque antique. Le travail de l’historien consiste précisément à décrire cette différence de cadre normatif sans la juger à l’aune de nos catégories ni, à l’inverse, l’excuser au nom d’un relativisme culturel complaisant.
La comparaison avec Rome éclaire encore la spécificité grecque analysée par Sergent. La société romaine républicaine puis impériale ne connaît pas d’équivalent institutionnel de la paideia pédérastique athénienne. Le droit romain distingue avant tout les citoyens libres, dont le corps est juridiquement inviolable, et les esclaves ou les prostitués, dont le corps peut être sexuellement disponible pour un citoyen actif sans déshonneur pour ce dernier. La passivité sexuelle d’un citoyen romain adulte, à l’inverse de l’éromène grec dont le statut temporaire d’adolescent justifiait le rôle passif, était perçue comme une atteinte grave à sa dignité virile une fois parvenu à l’âge adulte.
Cette différence structurelle interdit de parler d’une « homosexualité antique » unifiée qui traverserait indifféremment la Grèce classique et Rome impériale. Là où la relation éraste-éromène s’inscrit, selon Sergent, dans une fonction d’intégration religieuse et sociale du jeune citoyen libre, la sexualité entre hommes à Rome relève avant tout d’un rapport de domination statutaire, sans dimension pédagogique institutionnalisée comparable. Confondre ces deux configurations sous une même étiquette moderne, comme le fait parfois la vulgarisation culturelle contemporaine, aplatit des réalités historiques profondément différentes.
La popularité massive du « Chant d’Achille » de Madeline Miller, paru en 2011 et sans cesse réédité depuis, illustre à la fois la force d’attraction de ces récits antiques et le risque de contresens qu’ils portent. Le roman raconte la relation entre Achille et Patrocle, deux figures de l’« Iliade » qu’Homère lui-même ne présente jamais explicitement comme amants, mais dont l’intensité du lien a nourri des siècles d’interprétations, y compris chez les auteurs grecs classiques eux-mêmes. Miller choisit d’assumer pleinement la dimension amoureuse et charnelle de cette relation, rompant avec une tradition cinématographique et littéraire qui préférait en faire de simples « cousins » ou « meilleurs amis », comme dans l’adaptation hollywoodienne « Troie ».
Ce choix éditorial a séduit un public immense, au point que le roman figure aujourd’hui parmi les références incontournables citées dans les classements consacrés à la littérature sur l’homosexualité. Mais la structure même de la relation entre Achille et Patrocle, telle que Miller la construit, s’éloigne du schéma éraste-éromène décrit par Sergent : les deux personnages grandissent ensemble, quasiment du même âge, dans une relation d’égal à égal, sans hiérarchie d’âge marquée ni fonction pédagogique institutionnalisée. C’est une histoire d’amour au sens moderne, projetée sur un cadre antique, et c’est précisément ce qui en fait un roman contemporain réussi — mais aussi ce qui devrait alerter le lecteur curieux d’histoire réelle sur l’écart entre la fiction et la réalité documentée par les historiens.
Le succès de Miller n’est pas isolé : il s’inscrit dans un mouvement littéraire plus vaste de réécriture des mythes grecs à travers un regard résolument contemporain, portant une attention nouvelle à des figures et des relations que la tradition avait édulcorées ou mises sous silence. Ce courant, souvent qualifié de « réalisme mythologique », a ouvert la voie à de nombreuses autrices et auteurs qui proposent leurs propres relectures de figures antiques, féminines comme masculines, avec une sensibilité résolument actuelle sur les questions de genre, de consentement et de sexualité.
Cette vague éditoriale a le mérite de rendre visibles des dimensions de l’Antiquité longtemps euphémisées dans l’enseignement classique traditionnel, où la pédérastie grecque était souvent réduite à une note de bas de page gênante. Mais elle comporte un risque symétrique : celui de substituer à l’occultation ancienne une forme de récupération anachronique, où l’Antiquité devient un simple décor exotique pour des histoires d’amour entièrement pensées selon les canons affectifs et moraux du XXIe siècle. Le lecteur averti gagne à apprécier ces romans pour ce qu’ils sont — des œuvres de fiction contemporaine puisant dans un matériau mythologique — sans y chercher une restitution fidèle des pratiques sociales grecques telles que les reconstituent les travaux savants.
Les auteurs contemporains de romance entre hommes qui choisissent des cadres antiques ou pseudo-antiques gagneraient à intégrer certains apports de l’anthropologie historique plutôt que de projeter uniformément des schémas relationnels modernes sur des sociétés structurées autrement. La dimension initiatique décrite par Sergent — l’idée qu’une relation entre un mentor et un plus jeune homme puisse avoir une fonction de transmission, de passage, d’accès à un statut social nouveau — offre un matériau narratif d’une richesse dramatique considérable, largement sous-exploité au profit de trames plus convenues centrées sur la seule intrigue amoureuse.
Un roman qui assumerait pleinement la dissymétrie de statut, la dimension collective et rituelle de la relation, la tension entre désir individuel et fonction sociale imposée par la cité, offrirait une matière autrement plus originale qu’une simple histoire d’amour projetée sur fond de temple grec. Cela suppose toutefois un travail de recherche exigeant, et la volonté de ne pas céder à la facilité qui consisterait à moderniser purement et simplement des rapports de pouvoir que l’époque contemporaine juge, à raison, incompatibles avec ses propres exigences éthiques.
Pour qui souhaite dépasser la vulgarisation et affronter directement les sources, le point de départ incontournable reste « L’Homosexualité dans la mythologie grecque », paru en 1984 avec une préface de Georges Dumézil, dans lequel Bernard Sergent développe son analyse comparative des mythes de Zeus et Ganymède, Apollon et Hyacinthe, Poséidon et Pélops. Le second volet de sa démonstration, « L’Homosexualité initiatique dans l’Europe ancienne », élargit la comparaison aux peuples germaniques et affine la thèse d’un fonds initiatique indo-européen commun, aujourd’hui réunis en un seul volume aux éditions Payot & Rivages.
Pour une approche complémentaire, les travaux de Michel Foucault sur l’histoire de la sexualité restent une référence incontournable pour comprendre pourquoi les catégories modernes d’identité sexuelle ne peuvent être projetées sans précaution sur les sociétés antiques. Les études plus récentes en histoire sociale de l’Antiquité, disponibles notamment via les revues universitaires en ligne, permettent également de nuancer certains aspects de la thèse de Sergent, notamment sur l’universalité du modèle initiatique face à la diversité réelle des pratiques attestées selon les cités et les époques.
Pour le lecteur qui découvre ce sujet par la porte de la fiction, la meilleure démarche consiste à lire les romans contemporains comme des œuvres d’imagination assumées, puis à confronter cette lecture à un ouvrage d’histoire sérieux pour mesurer l’écart entre reconstitution romanesque et réalité documentée. « Le Chant d’Achille » reste, à ce titre, une excellente porte d’entrée émotionnelle vers l’Antiquité grecque, à condition de ne pas s’arrêter là : le roman donne le goût du sujet, l’histoire donne les clés pour le comprendre réellement.
Cette double lecture permet d’éviter les deux écueils symétriques qui menacent ce champ d’étude : l’idéalisation romantique qui ferait de la pédérastie grecque un simple précédent de l’amour gay moderne libéré de toute contrainte sociale, et le rejet moralisateur anachronique qui jugerait l’ensemble d’une civilisation à l’aune exclusive des normes éthiques contemporaines sans chercher à comprendre la logique interne de son fonctionnement social.
La pédérastie grecque, telle que la restitue Bernard Sergent, n’était ni une préfiguration de l’amour homosexuel moderne ni une simple perversion tolérée par une civilisation permissive : c’était une institution sociale à part entière, dotée d’une fonction pédagogique et religieuse précise, héritière de rites d’initiation bien plus anciens que la cité grecque elle-même. Continuer à lire ce pan de l’histoire à travers le seul prisme de la romance contemporaine, aussi séduisante soit-elle, revient à se priver de ce que l’Antiquité a de plus instructif à nous offrir : la preuve vivante que les catégories sexuelles et affectives que nous tenons pour universelles sont en réalité des constructions historiques situées. La prochaine fois qu’un roman vous fera venir les larmes aux yeux sur les amours d’un héros grec, offrez-vous ensuite le détour par les travaux des historiens qui ont patiemment reconstitué ce que ces sociétés pensaient réellement de l’amour entre hommes : vous ne lirez plus jamais ces récits de la même façon.