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Quand Hadrien pleure encore : Antinoüs, icône queer malgré lui
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Un empereur romain qui transforme le deuil d’un jeune homme noyé en religion d’État, une ville fondée à l’endroit précis de sa mort, près de deux mille statues sculptées à son image dispersées aujourd’hui du Louvre au Vatican en passant par Delphes : aucune autre relation entre deux hommes de l’Antiquité n’a laissé une trace matérielle aussi massive que celle d’Hadrien et Antinoüs. Et pourtant, cette histoire continue d’être récupérée, simplifiée, parfois trahie, par un présent qui cherche désespérément des ancêtres à sa propre représentation amoureuse. La vague actuelle de romans, de podcasts et d’expositions consacrés aux amours masculines de l’Antiquité, portée par le succès phénoménal du « Chant d’Achille » de Madeline Miller — plus de deux millions d’exemplaires vendus, un hashtag TikTok cumulant plus de 440 millions de vues — a remis Hadrien et Antinoüs au centre d’un débat qui dépasse largement l’histoire ancienne : peut-on parler d’amour, de couple, d’homosexualité à propos de deux hommes séparés de nous par dix-neuf siècles, sans trahir ni eux ni nous-mêmes ?
Antinoüs naît vers 111 après J.-C. à Bithynion-Claudiopolis, dans une province grecque d’Asie Mineure, et rejoint la cour impériale probablement comme jeune favori remarqué pour sa beauté, selon un schéma social bien identifié à l’époque. Hadrien, empereur depuis 117, en fait son compagnon de voyage à travers l’Empire, l’associant aux grandes tournées impériales, aux chasses et aux cérémonies religieuses. En octobre 130, lors d’un voyage en Égypte, Antinoüs se noie dans le Nil, dans des circonstances jamais élucidées : accident, sacrifice rituel volontaire censé prolonger la vie de l’empereur selon certaines croyances égyptiennes, ou meurtre politique restent trois hypothèses discutées sans qu’aucune preuve définitive ne tranche.
La réaction d’Hadrien dépasse tout ce que l’on connaît pour un favori impérial. Il fonde sur-le-champ la ville d’Antinoöpolis à l’endroit de la noyade, décrète la déification du jeune homme et lance un culte qui se répand dans tout l’Empire, syncrétisé selon les régions avec Osiris, Dionysos, Apollon ou Hermès. Des temples, des jeux sacrés, des monnaies à son effigie et des centaines de statues sont produits en quelques années seulement — les estimations modernes évoquent près de deux mille sculptures réalisées entre 130 et 138, dont une centaine seulement a survécu aux destructions ultérieures, notamment celles menées par les apologistes chrétiens qui virent dans ce culte un scandale païen. On en retrouve aujourd’hui au Louvre, au musée du Vatican, à l’Ermitage, au musée archéologique de Delphes ou encore au British Museum, preuve d’une diffusion réellement impériale et non d’un simple hommage privé.
Employer sans précaution le vocabulaire moderne pour décrire ce lien expose à un contresens grave. Rome ne connaît pas de catégorie équivalente à « l’homosexualité » comme identité stable ; elle organise la sexualité masculine autour d’un axe actif/passif où seul le rôle passif, associé à la perte de virilité pour un citoyen adulte, fait l’objet d’opprobre et parfois de sanctions légales, comme le prévoyait la très ancienne loi Scantinia. Un empereur qui prend un jeune homme de statut inférieur comme favori ne transgresse aucune norme : il exerce au contraire une prérogative de pouvoir parfaitement lisible pour ses contemporains, dans la continuité d’une tradition grecque de pédérastie aristocratique où l’éraste, homme mûr et actif, forme et protège l’éromène, adolescent en position d’objet du désir et de l’apprentissage social.
Ce cadre, hérité de la Grèce classique et encore prestigieux dans l’Orient hellénisé dont Hadrien est un fervent admirateur, explique en partie pourquoi la relation avec Antinoüs, loin de nuire à sa réputation, a pu être exhibée publiquement à travers tout l’Empire. Mais il interdit aussi de parler d’un « couple » au sens contemporain d’union entre égaux fondée sur un consentement mutuel et durable : l’asymétrie d’âge, de statut social et de pouvoir politique était constitutive de la relation, pas accessoire. Réduire cette histoire à une romance égalitaire avant l’heure, c’est gommer précisément ce qui la rend historiquement instructive.
La confusion la plus fréquente consiste à traiter « l’Antiquité » comme un bloc homogène. La pédérastie grecque classique, telle qu’elle fonctionne à Athènes ou à Sparte entre le sixième et le quatrième siècle avant J.-C., est une institution éducative codifiée, réservée à l’aristocratie, où l’éraste a généralement entre vingt et trente ans et l’éromène entre douze et dix-huit ans, l’acte sexuel étant censé rester secondaire par rapport à la transmission de valeurs civiques et militaires. Rome républicaine, elle, criminalise la passivité sexuelle d’un citoyen libre né mais tolère les relations avec des esclaves ou des affranchis, dans une logique de domination sociale plus que de préférence de genre.
Rome impériale, enfin, connaît une plus grande latitude pour le prince lui-même : Hadrien n’est pas le premier empereur à afficher un favori masculin, mais il est celui qui pousse le plus loin la sacralisation du deuil, au point de créer une religion d’État. Cette gradation historique interdit de présenter Antinoüs comme une simple variation de la pédérastie grecque : il s’agit d’un phénomène spécifiquement impérial, mêlant pouvoir absolu, syncrétisme religieux égyptien et propagande politique, qui n’a pas d’équivalent avant lui ni véritablement après.
Le succès du « Chant d’Achille », best-seller mondial traduit en vingt-cinq langues et couronné par l’Orange Prize dès 2012, a créé un appétit éditorial considérable pour les relations masculines de l’Antiquité racontées avec la grammaire de la romance contemporaine. Madeline Miller, professeure de lettres classiques devenue romancière, a montré qu’une histoire d’amour entre Achille et Patrocle pouvait toucher un lectorat massif, bien au-delà du public LGBTQ+ traditionnel, en assumant pleinement la dimension charnelle et affective de leur lien sans jamais l’enfermer dans une case identitaire anachronique. L’autrice elle-même raconte recevoir des témoignages de jeunes lecteurs pour qui son roman a servi de déclencheur à leur coming out, preuve que la fiction historique peut fonctionner comme miroir identitaire, même quand son sujet appartient à un monde aux catégories radicalement différentes.
Cette dynamique a ouvert la voie à toute une production éditoriale française et anglophone qui puise dans les figures antiques — Achille et Patrocle bien sûr, mais aussi Hadrien et Antinoüs, plus rarement mis en roman mais omniprésents dans les essais et les fictions historiques exigeantes. Les catalogues de romance M/M continuent en 2026 de proposer des dizaines de sorties mensuelles mêlant fantasy, historique et contemporain, signe d’un marché structuré et fidélisé qui dépasse largement le phénomène viral isolé. Le risque, dans cette production de masse, est de céder à la simplification : transformer des relations de pouvoir profondément inégalitaires en romances consensuelles modernes travestit l’histoire pour la rendre confortable, quand sa valeur tient justement dans son étrangeté.
Loin d’être une curiosité savante réservée aux spécialistes, Antinoüs occupe une place bien visible dans les grands musées européens. Le Louvre expose plusieurs types iconographiques du jeune homme, notamment une représentation égyptienne le figurant en dieu portant le némès pharaonique, provenant de la Villa Hadriana à Tivoli. Le musée archéologique de Delphes conserve l’une des statues de culte les mieux préservées, redécouverte lors des fouilles de la fin du dix-neuvième siècle près du temple d’Apollon, aujourd’hui présentée dans une salle qui lui est propre. Le Vatican, ironie de l’histoire pour une divinité païenne, possède l’une des pièces majeures de cette iconographie, une statue d’Osiris-Antinoüs découverte en 1740 et longtemps exposée au Capitole avant son transfert dans les collections pontificales.
Cette omniprésence muséale nourrit un tourisme culturel et une curiosité historique qui, souvent, ignorent tout du contexte social réel de la relation. Les guides touristiques et les légendes de musée insistent volontiers sur « le plus bel amour de l’Antiquité », formule séduisante mais qui occulte la dimension de deuil politique instrumentalisé et la brutalité du rapport de pouvoir sous-jacent. Le site archéologique de la Villa Hadriana continue par ailleurs de livrer des découvertes : l’Antinoeion, vaste zone sacrée consacrée au culte du jeune homme et pouvant abriter son tombeau, a été identifié par des fouilles archéologiques relativement récentes le long de la voie menant au grand vestibule de la villa, preuve que cette histoire vieille de dix-neuf siècles continue de livrer des éléments matériels nouveaux.
La question la plus sensible reste celle de la récupération. Faire d’Hadrien et Antinoüs des icônes précoces de l’amour homosexuel, comme le font spontanément de nombreux contenus culturels et militants, répond à un besoin réel : celui de retrouver une généalogie, une preuve que l’amour entre hommes n’est ni une invention récente ni une aberration moderne. Cette démarche a une légitimité politique et affective incontestable, particulièrement dans un contexte où les droits LGBTQ+ restent contestés dans de nombreuses régions du monde.
Mais elle comporte un risque bien identifié par les historiens spécialistes de la sexualité antique : celui de projeter sur Hadrien une identité gay au sens contemporain, alors qu’il fut aussi marié à Sabine, qu’il exerçait un pouvoir de vie et de mort sur son jeune favori, et que l’asymétrie de statut entre eux rendait impensable toute notion de consentement égalitaire tel qu’on l’entend aujourd’hui. Le philosophe et l’historien qui étudient cette période insistent généralement sur la nécessité de tenir les deux bouts de la chaîne : reconnaître la réalité affective et sexuelle de cette relation sans lui prêter les valeurs d’un couple moderne, et refuser à la fois l’effacement homophobe qui a longtemps voulu voir en Antinoüs un simple « ami » ou un « page », et l’enjolivement anachronique qui en fait un partenaire romantique au sens actuel du terme.
« Mémoires d’Hadrien », de Marguerite Yourcenar, publié en 1951, demeure la reconstitution littéraire la plus aboutie de cette relation, écrite à la première personne sous la forme d’une lettre fictive de l’empereur mourant à son successeur Marc Aurèle. Yourcenar y déploie une érudition considérable, nourrie de dizaines d’années de recherches historiques, pour restituer la complexité d’un amour qui n’a jamais nié sa dimension charnelle tout en refusant l’anachronisme sentimental. Le roman reste une porte d’entrée exigeante mais incontournable pour qui veut dépasser les clichés touristiques attachés à cette histoire.
Du côté de la fiction contemporaine directement inspirée de l’Antiquité, « Le Chant d’Achille » de Madeline Miller offre un exemple de réécriture assumant sa dimension romantique sans jamais figer Achille et Patrocle dans une identité fixe, les laissant « amis, amants, âmes sœurs » selon la formule d’un critique littéraire français. Sa suite thématique, « Circé », bien que centrée sur une figure féminine, prolonge cette méthode d’interrogation des mythes antiques à travers un prisme contemporain sans céder à la facilité. Pour les lecteurs francophones curieux d’une approche plus historienne, les travaux de vulgarisation sur la pédérastie grecque, notamment ceux consacrés aux codes précis de la relation éraste-éromène, permettent de comprendre le socle social sur lequel s’est construite, des siècles plus tard, la relation entre Hadrien et Antinoüs.
La meilleure façon d’aborder ces textes consiste à toujours identifier le contrat de lecture proposé. Un ouvrage universitaire sur la sexualité romaine et un roman de romance historique ne poursuivent pas le même objectif et ne doivent pas être évalués aux mêmes critères : le premier vise la reconstitution la plus fidèle possible d’un système social disparu, le second cherche une résonance émotionnelle pour un lecteur du vingt-et-unième siècle. Le problème surgit quand la fiction se présente comme vérité historique, ou quand la vulgarisation historique édulcore les aspects dérangeants — la contrainte, l’inégalité de statut, la violence symbolique — pour produire une image plus consensuelle.
Pour un lecteur ou une lectrice qui souhaite écrire sur ce sujet, qu’il s’agisse de fiction ou d’essai, la règle la plus sûre reste de nommer explicitement l’écart entre catégories modernes et catégories antiques dès que le texte les mobilise. Préciser que « homosexuel » est un terme du dix-neuvième siècle inapplicable tel quel à Hadrien, tout en assumant que la relation avec Antinoüs comportait une dimension amoureuse et sexuelle bien réelle, permet de respecter à la fois l’exactitude historique et la légitimité de la lecture queer contemporaine de cette histoire.
Le culte d’Antinoüs, qui a survécu près de trois siècles avant d’être éradiqué par la christianisation de l’Empire, montre qu’une société peut institutionnaliser un deuil homosexuel — au sens large — jusqu’à en faire une religion d’État, sans que cela suppose l’égalité de statut entre les deux hommes concernés. C’est une leçon utile pour notre époque, tentée de chercher dans l’Antiquité soit une preuve d’acceptation universelle, soit au contraire un exemple de dépravation à condamner : la réalité est plus complexe, plus intéressante, et surtout profondément étrangère à nos débats contemporains sur le mariage entre personnes de même sexe ou l’identité de genre.
S’intéresser sérieusement à Hadrien et Antinoüs, ce n’est donc pas chercher des ancêtres à notre propre vision de l’amour, mais accepter de se laisser déconcerter par un monde qui pensait la sexualité autrement, tout en reconnaissant, par-delà cette étrangeté, la sincérité d’un chagrin impérial devenu légende universelle.
Redécouvrir Hadrien et Antinoüs aujourd’hui, à travers les statues des musées, les romans de Yourcenar ou les nouvelles vagues de romance historique, suppose de refuser deux tentations opposées : l’effacement qui a longtemps nié toute dimension amoureuse à leur relation, et l’appropriation qui en fait un couple gay avant l’heure. La rigueur historique n’appauvrit pas l’émotion de cette histoire ; elle lui redonne au contraire toute son épaisseur, faite de pouvoir, de deuil et de sacré. À vous, lecteurs, de poursuivre cette exploration en croisant les sources savantes et les réécritures contemporaines, en gardant toujours en tête la question qui doit accompagner toute lecture du passé : de quel droit, et avec quelles précautions, parlons-nous d’amour pour des vies si différentes des nôtres ?